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A Nantes, un vers marin contribue à sauver un grand brûlé

Crédit photo : CHU de Nantes
L’été dernier, le CHU de Nantes a accueilli un patient brûlé sur 85% de son corps. Face à un pronostic vital engagé et à une absence d’alternative, les médecins ont alors demandé l'accord de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) pour utiliser un pansement oxygénant à base de ver marin (Arenicola Marina) et tenter de le sauver. Si ce produit est encore en phase expérimentale, les résultats semblent prometteurs. Nous avons interrogé le Pr Pierre Perrot, Chef de service du Centre des brûlés du CHU de Nantes, sur cette première.

Mi-décembre, on a lu dans la presse que, pour la première fois, un patient brûlé avait été soigné grâce à un vers marin. De quoi s’agit-il exactement ? 

Nous avons reçu un jeune patient brûlé à 85%. Dans la stratégie de prise en charge, il a bénéficié  de l’utilisation du pansement HEMHealing®, fourni par Hemarina, sur une partie de son corps. Ce qu’il faut  bien comprendre, c’est que ce n’est pas le vers marin qui a sauvé en totalité ce patient. C’est plus compliqué que cela. Il a eu des soins extrêmement lourds de chirurgie de réanimation, de greffes de peau. Il a eu des infirmières, des aides-soignantes, psychologues, kinés qui sont intervenus. La prise en charge classique d’un grand brûlé. 

En quoi consiste cette technologie ?

La molécule, appelée M101, qui contient de l’hémoglobine de vers marins, se décline en plusieurs applications depuis quelques années, notamment pour la conservation des organes. Le pansement HEMHealing® combine cette molécule et de l’acide hyaluronique. Il n’est cependant pas commercialisé, étant encore complètement expérimental et soumis à l’accord de l’ASNM pour pouvoir l’utiliser. Depuis 2023, ils communiquent autour de cette application de leur technologie. 

On peut demander à utiliser ce produit quand il n’y a pas d’alternative pour le patient, on appelle ça un “usage compassionnel”. C’est ce que nous avons fait. Il faut savoir que ce pansement avait quand même déjà été utilisé chez des brûlés de petites surfaces, notamment par une autre équipe parisienne. J’avais eu pas mal d’échanges avec des collègues qui m’avaient partagé des photos sur cette technologie depuis le début de l’année. Il y avait des résultats encourageants en sachant que c’était, encore une fois, sur des petites surfaces, et sur lesquelles une prise en charge conventionnelle aurait pu se discuter. 

 

Vous avez dit que pour ce patient, il n’y avait « pas d’alternative. » Aujourd’hui, grâce à ce pansement, peut-on parler d’un miraculé ? 

Non, on ne peut jamais employer ce mot-là. En termes de résultats, ce patient, c’est le summum de ce qu’on peut obtenir en réanimation et en prise en charge dans nos centres de traitement des brûlés. Et ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on ne peut pas soigner rapidement un patient brûlé sur une très grande surface comme ça. On a besoin de temps. Quand on retire la peau brûlée, il faut la remplacer par de la peau qui ne peut qu’être celle du patient. On peut temporairement la remplacer par autre chose mais la seule greffe définitive, c’est la greffe de la peau du patient. Donc, quand on a une personne brûlée sur 85% de son corps, vous imaginez bien qu’il ne reste pas beaucoup de zones de peau à prélever pour des greffes. Ce patient avait des zones profondes sur une grande partie du corps. Nous avons décidé de réserver les greffes de peau pour les mains, les membres supérieurs et les membres inférieurs. Au lieu de faire un pansement classique, nous avons donc décidé d’utiliser le pansement HEMHealing® sur le thorax, l’abdomen et le dos. Sur ces zones d’attente, plutôt que de faire des pansements conventionnels, on lui a donc fait un pansement innovant, considéré comme hyper oxygénant et pouvant peut-être apporter une aide à la cicatrisation. Pendant qu’on s’occupait du reste du corps, ces zones ont évolué favorablement. Pour ce patient brûlé à 85% et pour lequel nous pensions qu’il allait falloir greffer sur 85% du corps, nous n’avons finalement greffé que 40 à 45% du corps. 

Cette réduction significative a donc été uniquement favorisée par le recours au pansement de Hemarina ? 

Objectivement, on ne peut jamais l’affirmer sur un seul cas clinique. Ce qui est sûr, c’est que le résultat que nous avons obtenu est très intéressant On peut même le qualifier d’un peu surprenant, en termes de qualité de la cicatrisation obtenue. Mais on parle d’un patient jeune donc il y avait quand même des facteurs favorables de cicatrisation. On ne peut pas parler de miracle ! Ce qui est sûr, c’est que le fait d’innover avec ce pansement a mobilisé toutes les équipes médicales soignantes autour de lui. Comme je le dis depuis le début, tout le monde croyait qu’on allait le sauver. Sa famille en premier. Et du coup, il y a eu une forte stimulation qui s’est faite autour de lui

Crédit photo : CHU de Nantes.

Le communiqué du CHU de Nantes date de décembre, alors que ce patient est arrivé chez vous l’été dernier. Pourquoi avoir mis  autant de temps avant de communiquer ? 

Le communiqué de presse est à la demande de la communication du CHU. J’avais donné mon accord pour être interrogé mais ils ont attendu à ma demande. Je souhaitais être sûr que ce patient allait bien. Quand on cicatrise les brûlés, il y a deux objectifs : qu’ils soient cicatrisés (guéris) mais qu’on puisse aussi avoir du recul sur l’évolution de la cicatrice. S’il fait des cicatrices rétractiles, s’il n’avait plus pu lever les bras, ca aurait été une catastrophe. J’ai donc voulu attendre. 

Où en est-il aujourd’hui ? 

J’ai été le voir début décembre, j’y retourne la semaine prochaine. Et le résultat est très positif. A six mois de recul, les zones qui ont bénéficié de ce traitement sont beaucoup moins inflammatoires, moins rouges et visibles qu’habituellement. Pour vraiment se faire une idée, il faudra avoir un an voire un an et demi de recul. 

Le patient a été transféré au bout de trois mois en centre de rééducation.  Est-ce plus court que d’habitude ? C’est quoi la norme ?

C’est très difficile à dire. En France, ils restent en moyenne entre neuf mois à un an

Trois mois, c’est vraiment le délai optimal, le plus court qu’on puisse obtenir. Lui, (le patron d’Hemarina, Franck Zal) il le dit, c‘est normal, mais on ne peut pas affirmer que c’est grâce à HEMHealing®, que ce patient est sorti au bout de trois mois. En réalité, c’est grâce au fait que ce patient ait cicatrisé sur le thorax, l’abdomen et le dos. Finalement, il a été considéré comme brûlé à 45%. C’est pour cela qu’il est sorti au bout de trois mois, au lieu de six mois lorsque le niveau de brûlure est à 85%. 

On parle souvent de deuxième degré profond et de troisième degré. Est-ce que vous pouvez expliquer la différence

Les gens se focalisent beaucoup sur les degrés de brûlure. Quand on est chirurgien dans le domaine, la brûlure du premier degré, on ne la compte jamais. Le premier degré c’est les coups de soleil. Dans notre prise en charge, ça n’a pas d’atteinte. C‘est à partir du moment où on va avoir des brûlures de deuxième ou de troisième degré que ça concerne vraiment notre périmètre. Ce qui va nous intéresser, c‘est si la brûlure est dite superficielle, c’est à dire qu’elle va cicatriser toute seule dans un délai de moins de trois semaines ou si elle est profonde et qu’elle va soit mettre beaucoup plus de temps à cicatriser, soit nécessiter des greffes de peau. Globalement, le troisième degré, c‘est toujours profond. 

Pourquoi les mains et les membres supérieurs sont considérés comme des localisations prioritaires en termes de traitement ? 

Les zones qu’on traite en premier quand elles sont brûlées et profondes, c’est le visage et les mains, parce que ce sont des zones sociales. Il faut les greffer tôt pour limiter les séquelles. Les mains, par définition, c’est vraiment la fonctionnalité suprême donc on essaye de les greffer rapidement.

 

Est-ce que vous pouvez décrire l’état de la peau en cicatrisation complète ?

Ça reste la peau d’un patient brûlé. Elle est obligatoirement cicatricielle. Ce qui est intéressant, c‘est que si on n’avait pas mis en place cette procédure, on aurait peut-être, au bout de trois semaines, décidé de retirer la peau brûlée sur son dos, sur l’abdomen, son thorax. Dans ce cas, on aurait été contraint de greffer. On a repoussé les délais habituels. Au bout de trois semaines, quand on a réévalué les choses, on avait quand même une avancée très intéressante qui fait qu’on a poussé jusqu’à cinq semaines. Souvent quand on dépasse ces délais-là, le risque est qu’on ait des cicatrices épaisses qui gênent, qui se rétractent, qui entraînent des séquelles. Chez les zones traitées de ces patients, on a plutôt un résultat favorable. On obtient souvent ce qu’on appelle des cicatrisations dirigées (sans greffe). La vraie question, c’est donc de savoir si ce pansement va nous permettre de changer nos dogmes habituels. 

Pensez-vous que ce produit pourrait intégrer la prise en charge classique administrée pour les grands brûlés ? 

C’est un pansement un peu expérimental donc il n’y a pas eu d’étude pour comprendre si c’est la délivrance de l’oxygène qui entraîne à lui seul ce résultat. Ça reste un cas clinique unique dans notre expérience observationnelle, c’est-à-dire que c’est juste en observant le patient cicatrisé qu’on peut donner des éléments. On ne peut pas dire en revanche qu’on soit aujourd’hui dans une démarche scientifique d’une étude comparant un produit A à un produit B. Et pouvant démontrer la supériorité du produit A. C’est un cas clinique isolé qui ouvre des perspectives. Mais on ne peut pas dire qu’il faut que tous les brûlés de France en prennent. 

Si les perspectives d’avenir de ce traitement semblent immenses, le Pr Pierre Perrot insiste sur le fait qu’il est nécessaire d’élaborer une étude clinique entre les différents centres de traitement des brûlés, pour valider cette technologie. 

 
Propos recueillis par Océane Rolland 

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