« Ça va être bientôt votre tour. » C’est par ces mots que démarre le rendez-vous pour Thomas et Sybil*. Pour ces derniers, celui-ci marque la fin d’une attente. Le couple est en effet inscrit depuis plusieurs mois un parcours d’aide médicale à la procréation (AMP) avec don d’ovocytes. De l’autre côté du bureau, le Dr Cynthia Frapsauce, médecin de la reproduction, leur explique l’enjeu de la consultation : collecter toutes les informations qui vont permettre au CECOS, le Centre d’études et de conservation des oeufs et du sperme de Tours [créé en 1976 et intégré aujourd’hui dans le service de médecine et de biologie de la reproduction du CHRU], de choisir une donneuse compatible.
« Ce n’est pas une première consultation, explique Cynthia Frapsauce. Les gens que nous recevons sont déjà bien avancés dans le parcours. Le couple ou la femme a déjà rencontré le gynécologue et la psychologue du service plusieurs fois . »
Comme de nombreux couples receveurs avant eux, Thomas et Sybil ont déjà fait tout un parcours avec leurs propres gamètes dans l’espoir de procréer, sans succès. Ils se sont donc, dans un dernier recours, tournés vers le don d’ovocytes. A leur place, peuvent se retrouver également des femmes en insuffisance ovarienne prématurée (ou ménopause précoce) ou encore des couples ou femmes atteints par une maladie génétique et qu’ils ne souhaitent pas transmettre à leur futur enfant.
Pour trouver une donneuse compatible, le Dr Cynthia Frapsauce recueille les caractéristiques physiques du couple (âge, taille, poids, couleur de peau et des yeux etc.). Quelques instants plus tard, c’est un arbre généalogique dessiné à la main à partir des informations apportées par Thomas, qui trône sur le bureau. « Il est inscrit dans le texte de loi que l’appariement doit se faire sur les critères médicaux du patient et de sa famille. Nous avons donc besoin d’avoir des informations médicales concernant les ascendants des couples receveurs pour ne pas attribuer des donneurs ou des donneuses qui auraient le même type de pathologie. Après, ça reste de l’ordre de la précaution car, bien évidemment, on ne fait pas d’études génétiques poussées ou de séquençage complet du génome pour éliminer tel ou tel gène. » Si dans le cas de Thomas, on trouve des cas de cancers du côté maternel, cela n’entrave en rien la démarche. « On ne récusera jamais un couple de receveurs vis à vis des maladies qu’il peut avoir ou dans sa famille. Nous ça nous permet juste de mettre en facteur de risque et d’avoir un point d’alerte et on ne va pas cumuler un risque avec tel ou tel donneuse. » , insiste le Dr Frapsauce.
Si Thomas et Sybil touchent au bout, celui d’avoir le bonheur d’accueillir un enfant dans leur vie, la route risque d’être de plus en plus longue pour les futurs receveurs.
Un besoin de gamètes qui a explosé
Le motif de cette inquiétude de la part des professionnels des CECOS ? L’explosion de la demande depuis la promulgation de la loi bioéthique à l’été 2021, qui a ouvert la voie à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes seules ou en couple. Résultat : le besoin en don de sperme (plus fréquent et plus connu que le don d’ovocytes) a été multiplié par dix, un chiffre bien plus important que ce qu’avançaient les prévisions du ministère de la santé à l’époque.
« On nous avait annoncé deux à trois mille demandes supplémentaires par an pour les CECOS en France. À partir du moment où la loi est passée jusqu’au premier trimestre 2023 uniquement, on a eu 26 600 demandes supplémentaires, essentiellement venant de couples de femmes ou de femmes solos. Voilà ce qui explique la pénurie actuelle pour le don de spermatozoïdes. Pour le don d’ovocytes c’est un peu pareil puisque les femmes arrivent de plus en plus tard en désir de grossesse. Actuellement, sa première grossesse est passée en moyenne à plus de 31 ans. Sauf qu’à partir de 35 ans, leur réserve personnelle commence à baisser avant de s’effondrer à 40 ans. » , explique le Dr Olivia Gervereau, la mine souriante mais préoccupée.
La loi bioéthique, qui fait office de révolution dans le monde de la reproduction, a donc engendré, en ouvrant des accès nouveaux à la procréation, une situation de déséquilibre entre l’offre et la demande. 80% du besoin national concerne le don de spermatozoïdes, là où ce dernier restait une activité confidentielle avant 2021, concernant, dans la majorité des cas, des couples qui connaissent une infertilité sévère. A Tours, cette tendance se vérifie facilement. « Pour vous donner un ordre d’idées, en 2021 on a fait une cinquantaine d’inséminations de sperme, et l’an dernier on en a fait 493 » , résume le Dr Frapsauce qui, avec ses collègues a dû s’adapter, malgré un renfort des effectifs du service au niveau du secrétariat et de la biologie.
Ainsi, les créneaux de rendez-vous ont été multipliés, le nombre de délivrances de paillettes – petits tubes de conditionnements du sperme ou d’ ovocytes qui sont conservés dans des cuves d’azote à – 196°C – ou encore de préparation de sperme, ont augmenté.
La fin de l’anonymat a changé la donne du don
Face à des patients receveurs plus nombreux, une autre dynamique participe en parallèle à l’inquiétude des professionnels de la médecine de la reproduction : la baisse, depuis deux trois ans, du nombre de donneurs. L’hypothèse la plus probable pour expliquer le phénomène est à relier une nouvelle fois à la loi bioéthique, qui prévoit qu’un enfant né d’un don de sperme pourra désormais, à sa majorité et s’il en fait la demande, accéder à l’origine du donneur (nom, prénom, date de naissance). De quoi peut-être en freiner certains… Et les CECOS le savent depuis un moment : à partir du 30 mars 2025, il sera interdit d’utiliser des dons de spermatozoïdes provenant de l’ancienne banque de donneurs anonymes.
En 2022, on a eu moins de dons d'ovocytes qu’en 2021, l’an dernier moins qu’en 2022, et on sait déjà qu’on finira l’année 2024 avec moins qu’en 2023.”
Dr Cynthia Frapsauce, médecin de la reproduction au CECOS 37
Le don d’ovocytes n’est pas non plus épargné. « Au CECOS de Tours, nous avions une dynamique avec beaucoup de candidates au don qui finalisaient leurs parcours. Et depuis, deux ans maintenant, on voit que ce nombre de candidates diminue. En 2022, on en a eu moins qu’en 2021, l’an dernier moins qu’en 2022 et on sait déjà qu’on finira l’année 2024 avec moins qu’en 2023. » , déplore le Dr Frapsauce. Un constat partagé par le Dr Olivia Gervereau, qui, bien que l’activité du don d’ovocytes a toujours été à flux tendu, reconnaît que c’est « devenu plus difficile. «
Et de rappeler une évidence mais qui fait une grosse différence avec le don de gamètes mâles : « soyons honnête, donner ses spermatozoïdes est quand même, en pratique, plus simple que le don d’ovocytes. Pour celui-ci, des femmes viennent, acceptent douze, quatorze jours d’injection, des échographies, des prises de sang et une ponction ovarienne. Il faut être très généreuse et très altruiste. «
700 personnes sur 1000 pensent que le don d’ovocytes est interdit
Des âmes généreuses, il y en a heureusement encore. C’est le cas d’Alice, une Orléanaise qui, quelques mois après avoir fait un premier don d’ovocytes et malgré les contraintes que cette démarche impose, s’apprête à réitérer le geste. « Je sais depuis longtemps que je ne veux pas d’enfant. Je me renseignais pour me faire stériliser et, au moment de le faire, j’ai vu des prospectus chez mon gynéco qui parlaient du don d’ovocytes. Je me suis dit que même si moi je ne voulais pas d’enfant, je pouvais donner l’opportunité à d’autres gens d’en avoir. Et ça, c’est super ! « , raconte la jeune femme.
Reste que l’information autour du don d’ovocytes constitue un véritable enjeu pour le devenir de l’aide médicale à la procréation. Le Dr Gervereau confirme, en nous glissant cette statistique provenant d’une enquête réalisée par l’Agence Nationale de biomédecine il y a quelques années : « Sur 1000 personnes interrogées dans la rue, 700 pensent que le don d’Ovocytes est interdit en France et qu’il faut aller dans des pays comme l’Espagne. Voilà d’où l’on part ! «
Le CHRU de Tours et son service de médecine et de biologie de la reproduction cherchent régulièrement à attirer l’attention médiatique sur le sujet. Même chose du côté de l’Agence nationale de biomédecine qui, au-delà d’une campagne d’affichage par an, souhaite aller plus loin via une opération itinérante dans une dizaine de villes, notamment pour sensibiliser les plus jeunes. « Nous testons pour la première un nouveau dispositif autour d’un bus des parents, un peu sur le modèle du don du sang. Avec les CECOS des villes concernées, on va sur une place de mairie ou autre, et on fait de la sensibilisation, on va chercher les jeunes pour leur faire comprendre de ce besoin et leur expliquer comment donner. On s’appuie sur des témoignages de donneurs et de receveurs. Si cette opération marche, on essaiera de l’étendre. » , décrit Marine Jeantet, Directrice de l’Agence de la biomédecine.
Pour arriver à satisfaire la demande, il faudrait arriver rapidement à doubler le nombre de dons de spermatozoïdes. Pour les ovocytes, il faudrait avoir trois fois plus de donneuses qu’il n’y en a actuellement. En attendant, les délais continuent de se rallonger pour les couples ou femmes seules désireuses de fonder une famille…
Adrien Morcuende
* les prénoms ont été modifiés




