9 000 morts par an, soit trois fois plus que décès de la route. 200 000 tentatives chaque année. Ces chiffres sont le reflet d’une réalité française : le nombre de décès par suicide dans notre pays, contrairement à ce qui avait été le cas pendant vingt-ans (- 30%), ne baisse plus. Et lorsqu’on y regarde de plus près, certains indicateurs renforcent ce sombre tableau, notamment la hausse de la fréquence des idées suicidaires chez les jeunes, ou encore l’augmentation du risque de décès par suicide chez les personnes âgées. Pourtant, il reste difficile aujourd’hui de transformer cette appréciation statistique en véritable prise de conscience collective. Pour que le suicide soit considéré comme il doit l’être, à savoir un enjeu de santé publique, la prévention est plus nécessaire que jamais.
« Si on ne parle pas du suicide, les personnes qui ont des idées suicidaires ont l’impression que c’est interdit, que c’est tabou, explique Charles-Edouard Notredame, psychiatre de l’Enfant et de l’Adolescent au CHU de Lille. Le résultat est que ces personnes se sentent honteuses et coupables, ce qui empire leur état et ce qui les empêche d’aller vers les ressources d’aide. Il faut que ça s’arrête. On ne peut pas garder la souffrance des personnes qui ont des idées suicidaires sous silence. »
Informer, sensibiliser le grand public sur le suicide, c’est permettre au plus grand nombre de connaître l’existence d’outils et lieux ressources. Parmi eux, le 3114.
3114, un numéro qui sauve des vies
Dans la continuité de la feuille de route santé mentale et psychiatrie de 2018, le Ségur de la santé avait confirmé le mise en service d’un numéro national de prévention du suicide. Ouverte officiellement le 1er octobre 2021, le 3114 constitue une réponse essentielle à l’accès au soins des personnes en souffrance. A l’autre bout du fil, ces dernières se retrouvent, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, prises en charge par des psychologues ou infirmiers spécifiquement formés à la prévention du suicide. Cette ligne d’appel national apporte également une réponse aux personnes qui s’inquiètent pour un proche, aux personnes endeuillées ou encore aux professionnels.
Plus qu’un numéro, le 3114 est un véritable acteur de prévention, pierre angulaire d’une stratégie nationale : au côté des répondants, des chargés de missions territoriales et des travailleurs sociaux oeuvrent pour mobiliser les divers partenaires (sociaux, médico sociaux, associatifs) « afin d’apporter une réponse adaptée aux ressources du territoire, de faire réseau, de s’inscrire dans une prévention partagée et enfin d’oeuvrer en faveur de la réduction des inégalités sociales et territoriales de santé. » Tout au long du mois de septembre, qui se vêt de jaune pour la cause, de nombreuses actions sont organisées partout en France.
« Faire du mois de septembre un mois jaune n’est pas qu’un symbole… C’est aussi une façon d’éveiller les consciences, de libérer les paroles et de susciter une mobilisation collective. »poursuit Charles-Edouard Notredame, coordinateur national adjoint du 3114 et intervenant dans une ambitieuse série documentaire consacrée au sujet du suicide.
Le documentaire comme outil de pédagogie
A l’origine de ce projet, intitulé Suicide, brisons le tabou, Edgar Mermet, réalisateur. Lui a eu des idées suicidaires dès l’enfance. « Ma mère m’a emmené voir un pédopsychiatre lorsque j’avais 6 ans parce que j’avais des comportements dépressifs, qui se traduisaient notamment par des dessins. Cela a duré durant mon adolescence et lorsque j’étais jeune adulte. Il y a deux deux tentatives. », raconte celui qui ce 10 septembre, jour de la prévention du suicide, a fêté ses 30 ans. Choisissant au départ le format du court-métrage, il va, au fil de ses rencontres avec des spécialistes du sujet comme Nathalie Pauwels, responsable du déploiement du programme Papageno, délaisser la fiction au profit du documentaire. Découvrant ainsi le sujet du travail de prévention du suicide, Edgar Mermet est persuadé qu’il y a là un vide à combler. « J’ai voulu créer le film que j’aurais aimé voir lorsque j’étais en souffrance. A savoir le plus complet, le plus exhaustif possible sur un sujet dont personne ne parle. », confie-t-il, renforcé dans sa volonté par des dizaines de témoignages reçus sur LinkedIn.
Trois épisodes d’une cinquantaine de minutes sont actuellement en cours de réalisation en vue d’une diffusion nationale. Le premier donne une place importante à la problématique du suicide des jeunes, s’ouvrant avec courageux témoignage d’Hélène et Fabrice qui ont perdu leur fille Lou en 2021, morte par suicide à 20 ans. Derrière la douleur intime, surgit de manière rétrospective le spectre du tabou. Agression sexuelle, drogue, nombreux sont les sujets qui ont été discutés entre parents et enfant. Le suicide n’aura, comme très souvent, pas trouvé sa place dans l’échange, ne pouvant être envisagé comme un risque.
10 à 15% des ados ont des idées suicidaires, et ce dans une période où la santé mentale des jeunes s’est fortement dégradée. D’où l’importance d’en parler, d’appréhender le phénomène dès les premiers signaux. Car les facteurs de risque sont, de manière générale, nombreux : dépression, harcèlement scolaire, violences sexistes et sexuelles, maltraitances, handicap, deuil, handicap etc.
L’intervention d’experts, à l’image de Fabrice Jollant, professeur de psychiatrie et membre de l’Observatoire National du Suicide, ou de Charles-Edouart Notredame, vient apporter une autorité scientifique, en démystifiant les idées reçues : “parler du suicide favorise le passage à l’acte” ; “sauver une personne est impossible”, “seuls les professionnels de santé peuvent intervenir” etc. D’autres personnalités, professionels de dispositifs gouvernementaux comme le 3114, VigilanS (dispositif de veille dans la prévention des récidives suicidaires), Papageno, ou encore de diverses associations au rôle essentiel (Suicide écoute, PHARE Enfants-Parents, Le Trèfle 2.0, SOS Amitié France) interviennent dans les autres épisodes. De ces témoignages, ressort un message claire : le suicide est l’affaire tous.
Une unité dédiée au CHU de Dijon
Les établissements de santé, notamment les CHU, font partie des maillons de la chaîne de prévention du suicide. Nombreux sont ceux qui, pour Septembre jaune, ont tenu à déployer des messages de sensibilisation et à se faire les relais des actions menées par le 3114.
Cette unité, spécifiquement dédiée à l'accueil des personnes qui sont en crise suicidaire, est ce que j'appelle une unité d'inflexion de trajectoire.
Pr Jean-Christophe Chauvet-Gélinier, chef du service de psychiatrie pour adultes
Acteurs de terrains, les hospitaliers participent de manière active à lutter contre le suicide te sa récidive, en prenant part à VigilanS ou, comme c’est le cas au CHU Dijon Bourgogne, en communicant sur un dispositif dédié. Depuis décembre 2023, une Unité Interventionnelle de Thérapies Brèves (UITB) accueille des patients en crise suicidaire dans un environnement pensé pour l’apaisement et le respect. Des séjours courts (quatre jours en moyenne) pour stabiliser la crise, un accompagnement personnalisé par des équipes spécialisées ainsi qu’une orientation vers un parcours de soin adapté sont proposés aux patients en détresse psychique. Le Pr Jean-Christophe Chauvet-Gélinier, chef du service de psychiatrie pour adultes, parle « d’unité d’inflexion de trajectoire« . Car si chaque passage à l’acte est un drame, le suicide n’est pas une fatalité.
Adrien Morcuende




